Il y a une scène que beaucoup de Parisiens connaissent sans vraiment la comprendre. Une table joliment dressée. Un téléphone sur trépied. Une personne qui filme, goûte, sourit, commente. Quelques secondes plus tard, la vidéo est en boîte. Le restaurant s'est donné du mal, a sorti ses meilleurs plats, a accueilli avec le sourire. Et l'influenceur, lui, repart.
Vers le prochain restaurant. Celui du déjeuner numéro deux.
Bienvenue dans les coulisses de l'influence food à Paris — un monde fascinant, parfois brillant, souvent opaque, et régulièrement absurde.
Le grand mensonge de la fourchette levée
Commençons par la question que tout le monde pose mais que personne n'ose formuler vraiment : est-ce qu'il a vraiment aimé ?
La réponse honnête ? Parfois oui. Parfois non. Et parfois — et c'est là que ça devient intéressant — il n'a tout simplement pas eu le temps de se forger un avis.
"Il y a une raison à cette précipitation : il a un autre restaurant dans quarante minutes. Puis peut-être un troisième en fin d'après-midi."
Un restaurateur parisien, témoignage recueilli en offDes restaurateurs parisiens le disent en off, avec un mélange d'amusement et d'amertume. L'influenceur arrive, s'installe, filme l'entrée, goûte deux bouchées, regarde l'heure discrètement. Trois collaborations en une journée, trois vidéos à produire, trois chèques à encaisser, et un estomac qui, mathématiquement, ne peut pas absorber trois repas complets avec l'enthousiasme que les vidéos semblent suggérer.
Le problème, c'est que sur l'écran, ça ne se voit pas. On le voit mâcher lentement, fermer les yeux, hocher la tête. "C'est incroyable." Et peut-être que c'était vraiment bon. Ou peut-être qu'il était tellement pressé qu'il n'a goûté que la sauce.
Il faut rendre à César ce qui lui appartient : il existe, dans ce milieu, quelques noms qui ont bâti leur réputation sur l'exact opposé. Des créateurs qui refusent les partenariats rémunérés, qui déclinent les invitations quand ils n'ont pas accroché au lieu, qui publient uniquement quand ils ont vraiment vécu quelque chose. Dans le milieu, tout le monde les connaît. Ils ne sont pas légion, mais ils existent, et ils font la différence.
Ce qui rend les autres d'autant plus visibles.
L'art délicat du "on sera deux"
Il y a une autre scène que les restaurateurs décrivent avec une régularité troublante.
L'influenceur a contacté l'établissement. Il propose une collaboration, une vidéo, de la visibilité. Le restaurant accepte. On convient d'une table pour deux personnes. Le jour J, quatre personnes arrivent. Parfois cinq. Les parents, le petit ami ou la petite amie, un ami de passage. Un sourire gêné à l'entrée, et la phrase classique : "J'espère que c'est pas un problème ?"
C'est un problème. Mais le restaurateur ne peut pas le dire sur le vif sans passer pour l'hôte désagréable, ce qui, ironiquement, serait la pire chose à faire devant quelqu'un qui tient une caméra.
Ce genre de situation révèle une asymétrie de pouvoir qui caractérise beaucoup de ces échanges. Le restaurant est en position de demandeur. L'influenceur, lui, sait exactement dans quelle position il se trouve. Et certains en abusent consciemment.
Quand l'abonné s'achète et la note se négocie
Parlons de ce sujet que peu de gens abordent franchement : les chiffres gonflés.
Acheter des abonnés, des likes, des vues, c'est une pratique que l'industrie connaît parfaitement et qu'elle continue pourtant de mal détecter. Un compte qui affiche 80 000 abonnés avec un taux d'engagement de 0,3% est un signal évident pour qui sait lire les statistiques. Mais tous les restaurateurs ne savent pas lire ces statistiques. Et certains influenceurs le savent très bien.
Le résultat : des partenariats rémunérés basés sur des audiences fantômes. Le restaurant paie pour toucher des dizaines de milliers de personnes, et touche en réalité quelques centaines. L'influenceur encaisse. La vidéo sort. Le restaurant attend des résultats qui ne viennent pas.
"Dire qu'un plat est bon alors qu'il est moyen, c'est le pire service qu'on puisse rendre à un restaurateur sur le long terme."
Parce que les clients vont venir avec des attentes que le restaurant ne pourra pas satisfaire. Les commentaires décevants suivent. La réputation prend un coup. Et l'influenceur, lui, a déjà été payé.
Le contenu en mode pilote automatique
Il existe une pratique que ceux qui travaillent en gestion de réseaux sociaux pour des restaurants reconnaîtront immédiatement.
L'influenceur arrive avec un format. Le même pour tous les restaurants. La même transition, le même type de plan, la même musique trending, la même accroche. Il filme rapidement, mange peu, remercie l'équipe et publie quelques jours plus tard un contenu qui aurait pu être tourné n'importe où, chez n'importe qui.
Ce n'est pas un hasard si certains de ces créateurs produisent trois, quatre, cinq vidéos de restaurants par semaine. À ce rythme, l'originalité n'est plus possible. Le format devient une chaîne de montage. Et les restaurants qui ont accepté ce deal se retrouvent avec un contenu qui ressemble à tous les autres, noyé dans un feed surchargé, sans âme propre.
Une anecdote particulièrement parlante : un influenceur contacté pour une collaboration avait été briefé, avait accepté de sortir de sa zone de confort, avait promis quelque chose de différent. Il est venu, a tourné sur place, et a finalement publié exactement le même format qu'il utilisait partout ailleurs. Le restaurant n'était qu'un décor interchangeable. L'accord n'avait servi qu'à obtenir le repas.
La part de responsabilité des restaurants
Ce serait trop simple, et franchement malhonnête, de ne regarder que d'un côté.
Parce que certains restaurants ont leur part de responsabilité dans ce système dysfonctionnel. Celui qui mise tout sur une seule vidéo sans avoir travaillé son produit en amont. Celui qui pense que l'influenceur va résoudre ce que la cuisine ne sait pas encore faire. Celui qui, quand les clients ne se précipitent pas après la publication, blâme le contenu plutôt que d'envisager que le problème est peut-être dans l'assiette.
Ce que ça dit de nous, finalement
Ce système existe parce qu'on le laisse exister. Les restaurants continuent de proposer des collaborations sans vérifier les vrais chiffres d'engagement. Les audiences continuent de regarder des vidéos sans questionner la sincérité de ce qu'elles voient.
Il ne s'agit pas de diaboliser les influenceurs food. Beaucoup font un travail sérieux, honnête, parfois remarquable. Certains ont mis des restaurants sur la carte de Paris, ont sauvé des ouvertures difficiles, ont fait découvrir des cuisines oubliées. Le métier, quand il est exercé avec intégrité, a une vraie valeur.
Mais l'intégrité, dans ce milieu comme dans les autres, ne se présume pas. Elle se vérifie. Elle s'observe dans la cohérence entre ce qui est dit et ce qui est vécu, entre les engagements pris et les contenus publiés, entre la table où l'on s'assoit et ce qu'on laisse dans l'assiette.
La prochaine fois que vous verrez quelqu'un fermer les yeux devant une fourchette, la question n'est pas seulement "est-ce que c'est bon ?"
C'est : "À quel restaurant était-il trente minutes avant ?"
Vous gérez un restaurant ?
On peut vous aider à choisir les bons partenariats. Échangeons.
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